Le chômage des jeunes diplômés n’est pas une fatalité

NEWS – 17.03.2015

Le chômage des jeunes diplômés n’est pas une fatalité

Le chômage des jeunes diplômés n’est pas une fatalité

L’objet de cet article est de mieux appréhender le phénomène du chômage actuel des jeunes diplômés en Tunisie, ce qui ne va pas sans un débat et une réflexion profonde à propos des finalités des réformes de l’enseignement de nos jours. Doit il répondre à formater et développer  des  compétences éphémères qui deviennent obsolètes avec les nouveautés fulgurantes des technologies ou  œuvrer à transmettre le savoir grâce à la réflexion ?

Ce débat n’est pas simplement d’ordre technique, il est surtout idéologique.

Le chômage des jeunes diplômés en Tunisie pose un problème majeur à l’instar de ce qui se passe dans d’autres pays du monde, même en chine. Ceci s’explique par le déphasage entre  l’évolution rapide des mutations économiques et technologiques  et les systèmes éducatifs publics qui peinent à changer.

En Tunisie il y a  aujourd’hui un consensus sur la nécessité de réformer l’enseignement supérieur, mais c’est sa mise en œuvre qui pose problème.

La plupart des hommes politiques Tunisiens  considèrent aujourd’hui que le système LMD est  à l’origine de tous les maux de notre système universitaire  et que la démarche à suivre est de répondre au mal par la professionnalisation massive du système LMD. Je rappelle à cet égard que l’objectif visé par le  processus de Bologne,  par la création du système LMD, c’est de  faciliter la mobilité  des étudiants en Europe et non la rigidité des cursus.

Pourquoi sommes-nous arrivés à cette situation de trop de diplômés presqu’analphabètes et d’un niveau quelconque ?
L’échec a de multiples causes que tout un chacun peut énumérer sans trop de mal : mauvaises orientations, manque de moyens des universités, une baisse dramatique du niveau des bacheliers mais également la mauvaise préparation des futurs étudiants.

Force est de constater que cela résulte de la persistance du décalage entre les préoccupations de l’appareil éducatif et de formation, d’une part, et les contraintes de l’économie, d’autre part.
En premier lieu,  Il y a certains qui pensent que le problème résulte de la forte densité des formations professionnelles  au niveau du premier cycle de l’enseignement supérieur « licence » , et que la solution passe par l’écrémage et l’excellence.

Selon un second point de vue, la fragmentation des formations au  niveau du premier cycle de l’enseignement supérieur nuit particulièrement  au rayonnement et au succès du système.
D’autres pensent qu’il est essentiel de permettre aux étudiants du premier cycle d’explorer différents champs de compétences et puis de savoir pour se nourrir d’une vision plus globale pour ensuite choisir une spécialisation.

Et enfin, d’autres  considèrent  que le rôle de l’université est de susciter la vocation et non de répondre à la demande des employeurs ; on peut avoir un doctorat et exercer le métier  de  plombier ou de boulanger.

En Tunisie, le docteur voudrait coûte que coûte exercer un métier, une fonction qui correspond à ses études. C’est peut-être aussi,  que c’est là  l’origine du mal.

Certes,  l’université est un  des piliers de la société. Elle est malheureusement mise à mal en cette période par la crise économique et les mutations rapides des Technologies.
Il est certes nécessaire d’harmoniser le développement de l’économie avec  l’enseignement mais pas au point de former des automates.

Prétendre viser des compétences précises pour des métiers comme le pilotage, la médecine et l’ingénierie  est certainement possible aujourd’hui par les simulateurs en temps limité, mais il n’empêche qu’une formation de base très longue et très solide est plus que nécessaire.

L’écrémage des meilleurs étudiants post-Bac  n’est il pas la solution?

Il est regrettable de constater que nos politiciens  n’aient rien de mieux et de plus réfléchi à proposer comme solution.

L’idée est de mettre en place une sélection post-Bac. Comme si cette sélection allait, à elle seule, régler tous les problèmes de nos universités et du chômage de jeunes diplômes.

Le bac n’est-il pas supposé être la condition d’accès à l’université?

Nombreux sont les bacheliers qui sont orientés par le système de score à des filières très loin de ce qui est  rêvé, certainement rêve influencé  par  le choix des parents, de l’environnement et de l’idée que certains métiers sont rentables.

Sélectionner ne suffit pas, il faut orienter, répartir, conseiller et cela le plus tôt possible.

La réforme de l’enseignement supérieur est nécessaire mais une refonte générale, globale et cohérente de l’enseignement, à partir de  l’école maternelle, primaire et secondaire, est plus que nécessaires comme socle à  cette reforme.

L’école maternelle est la clef pour l’intégration scolaire et sociale aux yeux des familles très défavorisées ainsi que les jeunes  mères qui travaillent.
L’école maternelle « elle n’est ni une garderie ni un jardin d’enfants, ni une garderie coranique (Kottab ) mais une école au plein sens du terme, un terrain d’apprentissages et d’expériences. Elle a vocation à éduquer et à socialiser les enfants de 3 à 6 ans ».

En revanche l’impact sur la qualité de l’éducation  des écoles maternelle anarchiques, les garderies d’enfants et les kottabs ont sensiblement creusé la faille entre les couches sociales pour aggraver encore plus les inégalités.

L’enseignement de base en Tunisie ( maternelle, primaire  et élémentaire ) gagnerait en qualité en introduisant le statut de professeur de l’enseignement de base (après la fermeture des écoles normales d’instituteurs) , corps professoral  accessible par concours avec un niveau minimum d’un master et une formation pédagogique spécialisée d’une année.
Après le baccalauréat,  au niveau de la  licence, la formation  fondamentale est la règle, c’est à ce niveau que l’étudiant apprend les bases de communications, les langues vivantes et les sciences fondamentales.

Le socle de base de l’enseignement supérieur doit être : les langues pour penser et communiquer, les méthodes et outils pour apprendre et analyser, l’observation pour la compréhension du monde et les  représentations de l’activité humaine.

Aujourd’hui, la majorité des élèves entrent à l’université sans maîtrise des langues.

La Tunisie a d’autant plus de chemin à parcourir dans l’effort d’enseignement des langues pour tous les cursus universitaires.

Le principal obstacle à trouver de l’emploi en Tunisie est la non maitrise des langues étrangères, notamment le français et l’anglais.

Mais plus grave encore, les Tunisiens ont  accepté de  sacrifier des matières dites secondaires (histoire, géographie, musique, arts plastiques, culture scientifique et technique, environnement)  décrétées inutiles pour le baccalauréat et les grands concours au profit de savoirs et connaissances fondamentaux (mathématiques, physique, chimie et sciences naturelles).
On rappelle à ceux qui préconiseraient  cette voie, qu’un grand nombre de mathématiciens et de physiciens sont aussi des musiciens, des artistes, des philosophes,  et surtout des créateurs.
La seule réforme par la sélection c’est aller encore plus dans un libéralisme économique sauvage qui mettrait des milliers de jeunes en marge de la société et créerait plus de précarité.
Paradoxalement, c’est aussi une voie vers plus de souffrance : la peur de l’échec,  la pression de l’élimination, l’incertitude de l’avenir… L’enseignement doit être avant tout un épanouissement et un levier vers la création.

Un peuple créatif est apte à dépasser toutes les crises et toutes les sinistroses du temps.

L’amer constat, aujourd’hui en Tunisie, c’est que la réussite par la simple école est très difficile  pour les plus défavorisés.
L’écart des performances et la défaillance des élèves en Tunisie est en corrélation avec leur origine socioculturelle.

Certainement, on peut comparer l’école tunisienne à un  ascenseur social qui est  en panne, Pour les moins chanceux il reste l’escalier ou la montée est moins confortable mais la réussite est possible. Évidemment le rôle de l’état demeure au moins pour garantir l’escalier de secours.

L’apprentissage d’un métier c’est évidemment un couronnement « la cerise sur le gâteau ». Les métiers changent  et  les savoirs demeurent.

Les systèmes de certifications semblent être la solution pour valider  la reconnaissance des compétences techniques sur un produit donné  ou une langue : Les certifications offrent un point de repère pour les recruteurs.

Dans le monde de l’entreprise, les certifications  reflètent le niveau de compétences et de maîtrise d’un candidat à l’emploi.
Nos étudiants  en Tunisie n’accordent  pas d’intérêt aux certifications car ils n’ont aucune équivalence en termes de niveau d’études.
La solution  semble être les systèmes de passerelles entre les cycles.

Le master spécialisé  (MS= BAC+6).), avec l’accompagnement de formations professionnalisées complémentaires  peuvent  être une solution parmi d’autres.

Quel intérêt ? C’est d’acquérir des compétences opérationnelles et fonctionnelles, indispensables pour travailler dans tel ou tel domaine. Exemple : Le master spécialisé pour les professeurs de l’enseignement de base, le master de Management des Télécoms , de l’environnement, de la valorisation des déchets , de l’eau , de l’énergie, de la qualité ; on peut énumérer des centaines de compétences et d’expertise très recherchés.

Le master spécialisé (MS), créé il y a vingt-cinq ans par la Conférence des grandes écoles (CGE), connaît en ce temps de crise un succès fulgurant  car il répond à un besoin de formation spécifique dans un secteur précis et à un moment donné.

Les diplômes sont toujours en phase avec les besoins du marché car les programmes s’ajustent et s’adaptent en fonction de la demande.
Plus de 120 écoles d’ingénieurs ou de management en France ont adopté ce diplôme.

Développer ces diplômes en étroite collaboration avec les organisations professionnelles est la solution ultime pour résoudre le chômage des jeunes diplômés en Tunisie et  améliorer la qualité et la productivité.

La réforme doit avoir plusieurs exigences : l’épanouissement de l’élève, l’égalité des chances et des enseignements.

Enfin les experts sont unanimes  à constater que l’ensemble  des nouveaux dispositifs de réforme dans le monde ont pour objectif d’entraîner l’élève vers la création : il devient, en effet, producteur de son savoir et acteur dans l’acquisition de ses connaissances et non plus seulement consommateur.

Pour l’employabilité promise par les  seuls critères patronaux, l’acquisition des « compétences » comme  seule voie vers l’employabilité et la productivité, n’est possible que par des cursus courts,  spécialisés et répétés tout au long de la vie active.

La réforme des programmes préconisée peut-elle améliorer la situation ? Dans un contexte de chômage de masse et de précarisation du travail salarié, La reforme de l’ensemble de l’enseignement supérieur en Tunisie doit commencer par instaurer une maternelle publique, ensuite reformer  l’enseignement primaire et le collège, se poursuivre au lycée et aboutir dans les universités, en passant à tous les niveaux par l’enseignement  professionnel et en alternance.

Il est nécessaire de rendre plus lisibles les passerelles entre les filières et les cursus à tous les niveaux de l’enseignement supérieur. Il faut permettre aux jeunes travailleurs de pouvoir bénéficier d’une formation universitaire afin de leur offrir une seconde chance, s’ils désirent reprendre leurs études.

Notre système éducatif gagnerait en qualité en s’inspirant du système finlandais qui est considéré actuellement comme le système le plus efficace et le plus égalitaire. Ce système est divisé en deux grands types de formations : les formations théoriques, dispensées par les écoles secondaires, supérieures et les universités, d’une part,  et les formations professionnelles  assurées par les écoles professionnelles spécialisées à tous les niveaux jusqu’à l’apprentissage des adultes à vie, d’autre part..

Ce sont des réformes qui doivent être menées à long terme suite à une réflexion collective et  un consensus de tous les partis politiques et non de simples mesures idéologiques pour plaire aux électeurs, mais  abandonnées lors de chaque changement de majorité.
Le choix qu’effectue notre société sur le modèle d’enseignement n’est pas anodin. Il en dépend le destin de nos enfants et de notre pays pour  prendre en charge les enjeux communs de la  société de demain.

Nejib Belhabib
Expert, Consultant en Télécommunication
Président de SUPTECH, vice président de l’association ADRI
Membre fondateur de la Fédération Euro-méditerranéenne de l’enseignement et de la recherche

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